Objectif, l'épaulette


(Texte de Francis GOHIN dans le bulletin n° 49)

1954-1955 : Prologue, PPESMIA.
Une cohorte de sous-officiers issus de différentes Armes essaie studieusement d'assimiler la substantifique moelle des connaissances nécessaires à l'admission à Coëtquidan. Dans le coin du tableau noir de la salle d'étude de la 1ère section, illustré par PASCAL, le calendrier égrène inexorablement le décompte des jours à passer avant la date fatidique du concours d'entrée à l'ESMIA. Chacun a conscience que les places seront chères, aussi l'effort est-il soutenu dans les différentes séances de "pompe" ... avant l'ambiance détendue du dernier cours : Monsieur BACH, professeur civil de mathématiques, subit une aimable mise en boîte tandis que le tableau noir affiche un requiem dessiné pour une année défunte.

1955-1956 : ESMIA.

30 septembre : Il est 16 heures. Des camions militaires transportent à allure réglementaire, de Rennes à Coëtquidan, les 196 survivants que nous sommes, sortis sains et saufs de cet épouvantable concours !... car demain commence notre stage à l'ESMIA. Les conversations vont bon train, mais c'est beaucoup de bahutage qu'il est question. Et rappelons-nous ce premier soir à Saint-Cyr, cette première nuit, cette certitude de ne pas rêver, pour beaucoup un peu de fierté, un peu d'émotion, beaucoup de joie.

Octobre : Le bahutage redouté a lieu, entraînant quelques nuits sans sommeil et "changements de décor" fréquents. Mais derrière les aboiements de nos anciens, que de gentillesse, que de complicité !... Le résultat est là, nous devenons experts en présentations diverses et des records sont établis. On relève particulièrement la revue de gamelle prête en quatre minutes, le "Barbès" fait en deux minutes et le repas ingurgité en moins de cinq minutes ! A l'exception de très rares réactions épidermiques, on ne notera aucun incident digne de notre souvenir. Et, la bonne humeur prévalant, nous terminons même ce mois de bahutage par un divertissement offert à nos anciens sur le thème d'un "Saint-Cyrien en permission à Paris". Beaucoup d'inspiration, de talent et d'humour feront de cette soirée une réussite. L'ambiance était tellement bonne que l'un de nous, croyant par erreur avoir affaire à un camarade, assènera une grande tape dans le dos du capitaine NOUGARO, du cabinet du Général, dont nous ignorions la présence parmi les spectateurs, ponctuant son geste d'un jovial "ça marche ! "... avant de constater sa méprise (mais "Nounouche" ne lui en tint pas rigueur).

Novembre : Un grand pas était fait pour souder l'ensemble de la promotion sans distinction d'origine. Une chorale a vu le jour, sur la base de celle du PPESMIA, à laquelle participent les trois bataillons. Et tout en respectant la "progression" imposée par la direction des études depuis le 1er octobre, les 1er et 2° bataillons préparent fébrilement le 2S.

3 décembre : Commémoration de la bataille d'Austerlitz. "Exceptionnelle reconstitution", apprécieront les voraces. mais c'est à la nuit tombée que nous vivrons un bien merveilleux épisode de notre vie. Dans nos chambres, ayant pour la première fois revêtu le grand uniforme, un genou "en terre", recueillis devant nos ancien, nous récitons "La Gloire" et sommes enfin sacrés Saint-Cyriens.

4 décembre : Une délégation se rend à Strasbourg pour rendre visite à nos successeurs au PPESMIA.

10 décembre : Une délégation de l'Ecole assiste au Panthéon, à Paris, à une messe de requiem composée à la mémoire des morts de la guerre d'Indochine. Le vorace accompagnateur nous a bien prévenus : "Il y aura toujours un cornard qui aura oublié ses gants blancs ou son caso !..." A l'heure du rendez-vous, nous attendons le capitaine. Un taxi arrive. Par la portière un signe discret à l'un de nous..., le taxi repart avec notre camarade après avoir déposé le vorace. (S'il faut en croire les mauvaises langues, devinez qui avait oublié son caso ?).

Décembre 1955 - mars 1956 : Et la vie à l'Ecole se poursuit, ballet incessant savamment orchestré par le bureau du colonel GRAPIN, qui dose séances d'instruction technique, "pompe", exercices et manœuvres, sports et heures AD, équitation ...

En février, le général OLIÉ nous quitte, appelé à d'autres fonctions, et cède le commandement de l'Ecole au général de LA BOISSE.

13 mars : "Choix des Armes". Par décision ministérielle et quel que soit l'ordre de leur classement, les futurs officiers rejoindront leur arme d'origine en fonction des places offertes. Seules les armes déficitaires vont poser problèmes. Et pour "narguer l'autorité qui nous taquine" un candidat cavalier, doutant de son affectation, se présente en grand U comme tout le monde, mais en chaussures à clous en lieu et place des bottines !...

Noël avait marqué la transition entre les deux premiers trimestres. Pâques arrive à point nommé pour nous permettre de regonfler les batteries avant d'attaquer un troisième trimestre de quatre mois, riche en événements importants.

Avril-juillet : Notre entraînement militaire se poursuit avec l'accent mis sur la marche à pied. Car il ne fait nul doute que notre promotion devra rapidement affronter les djebels algériens. Pratiquement pas de cavalerie, peu d'artillerie, déplacements à pied pour 90 % des troupes : tout un programme basé sur la manœuvre de la section d'infanterie !

C'est ainsi que nous fut annoncé, pour l'exécuter aux environs de l'Ascension, une marche de 184 km (Coët-Penthièvre aller et retour). Certains "athlètes" sélectionnés y échappèrent, car à la même époque se tinrent les jeux inter Grandes Ecoles militaires en Angleterre.

Pour la majorité donc, ce fut la marche d'épreuve, effectuée en 48 heures, officiers en tête, aussi fatigués que nous, mais souvenez-vous, en contrepartie, d'une journée passée à Belle-Ile-en-Mer, où le manoir de Goulphar nous accueillit pour quelques heures de farniente et un repas succulent.

Juin : Une soirée se tint à Paris, salle Pleyel, à la gloire de l'Armée d'Afrique, en présence du Maréchal JUIN. Sollicité par les organisateurs, le Commandement a autorisé la chorale à y participer. Soirée historique peut-être... mais peut-être avons-nous mal compris ?

Le général de GAULLE vient à Coëtquidan pour confier à l'Ecole le drapeau des Cadets de la France Libre. A l'issue de cette cérémonie, il se rend au Musée du Souvenir, où il accueille une quinzaine de Compagnons de la Libération avant de signer le Livre d'Or de l'Ecole et de dédicacer les premiers tomes de ses Mémoires.

La Fête Nationale approche, l'Ecole s'entraîne intensément en vue du défilé de Paris. Nous mettons une dernière touche à nos connaissances et c'est déjà le 13 juillet. Le général de LA BOISSE et les élèves du Grand Carré sommes reçus par Monsieur Max LEJEUNE, Ministre de la Défense Nationale, qui nous demande de remettre le Grand U aux éléèves officiers marocains arrivés en cours d'année (suite à de nombreuses démarches des intéressés) et ponctue ce court entretien en soulignant que "demain, sur les Champs-Elysées, les Saint-Cyriens pourront constater qu'ils sont les enfants chéris de la foule parisienne"...

14 juillet : 10 h 30. C'est vrai. C'est l'apothéose !... A peine sommes-nous de retour à Coët, et c'est de nouveau le départ pur un voyage d'études à Caen et la région Normandie.

Il ne nous reste que quelques jours ensuite pour préparer le départ de Coët. Examen pour sanctionner notre admission définitive dans le corps des officiers, prise d'armes d'accueil officiel des élèves officiers marocains dans le cadre des élèves Saint-Cyriens étrangers (hors normes traditionnelles), mise au point des festivités du "Pékin", meublent nos journées et nos soirées.

Dernier dimanche : C'est le grand jour. Les activités débutent par une messe célébrée au Théâtre de Verdure par le Père PASCAL. Suivent apéritif, repas, cinéma ("Sous le Casoar"), concours hippique, dégagement sur le Marchfeld, apéritif et repas du soir. A 22 heures, Triomphe de la Promotion Lieutenant-colonel AMILAKVARI et baptême de la Promotion Maréchal FRANCHET D'ESPEREY (1er bataillon 1955-1957 et 2° bataillon 1955-1956). Instants émouvants s'il en fut que le très bahuté Père Système de la Promotion AMILAKVARI ponctuera en ces termes dans la conclusion de son laïus : "C'est donc avec joie et fierté que vos anciens vous confèrent le titre d'officier. A l'exemple de toutes les promotions qui vous ont précédé, à l'exemple de votre grand Ancien dont vous porterez le nom dans quelques instants, vous n'aurez d'autre but que SERVIR".

La cérémonie s'achève par un défilé sous les feux des projecteurs (photo 5), et c'est la dislocation vers les différentes salles de bal portant noms du Pékin, de Chez Nos Anciens, du Moulin de la Galette, des Mille et Une Nuits, de la Section Equestre, de la Marche de Nuit, et ... de la Bastille, où a lieu à 23 heures l'appel des punis d'arrêts de rigueur, seuls autorisés à fréquenter cet "ours" nouveau décor.

C'est très rapidement le 4 août. Après toutes formalités de remise en ordre administratives, nous pouvons savourer la joie de vivre ce "PDB" tant attendu.

En conclusion de cette rétrospective largement inspirée de nos albums de Promotions et autres plaquettes plus précises que notre cerveau, j'emprunterai à notre camarade DESAZARS de MONTGAILHARD le point d'orgue de notre fascicule de fin de séjour à la Spéciale :

"... je vois les valises bourrées de documents secrets distribués à profusion, j'entrevois des épaulettes brillantes dans les sacoches gonflées ... J'entends des camions rouler sur cette route, que, 300 jours plus tôt, nous avions prise heureux, mais plus inquiets... Et je n'entends plus rien. Vous venez de vivre la plus belle année de votre vie !..."