Souvenirs

Notre vie militaire

- physionomie et évolution de la promotion de 1954 à 1956
- historique de la période 1954-1996
- 1980 : les 25 ans de la promotion


Une promotion dans la tourmente : Algérie 1954-1962


(Texte de Paul GAUJAC. Les citations sont tirées du courrier publié dans le bulletin de promotion.)

Début décembre 1956, six cents Saint-Cyriens des promotions Amilakvari et Franchet d'Esperey arrivent en Afrique du Nord. Sans avoir accompli leur troisième année d'instruction en école d'application, mais après un stage accéléré de deux mois pour les préparer à leur futur rôle en Algérie, ces officiers sont envoyés d'urgence de l'autre côté de la Méditerranée pour renforcer l'encadrement des unités engagées dans les opérations de maintien de l'ordre.

Certains y resteront sept ans, d'autres moins, mais tous seront marqués par cette expérience exceptionnelle à bien des égards.

Des landes de Lanvaux ...

Un an auparavant, la promotion Amilakvari avait eu à subir les conséquences indirectes de l'évolution des événements... Au retour des permissions de l'été 1955, les Cyrards du 1er bataillon, gardiens des traditions de la Spéciale, découvrent que, selon les accords passés avec les gouvernements marocain et tunisien, des élèves-officiers nord-africains vont effectuer une année de scolarité à Coëtquidan.

Les esprits s'échauffent rapidement. Les tenants de la tradition s'élèvent contre le fait que, contrairement aux usages, Tunisiens et Marocains ne sont pas mélangés aux élèves français et reçoivent dans leur paquetage le casoar rouge et blanc, remis normalement le 2 décembre par les Anciens après la période initiatique du "bahutage". Les plus raisonnables prônent la compréhension et la nécessité de soutenir les jeunes armées en cours de constitution. La découverte parmi les élèves marocains d'anciens combattants du Rif précipite la scission : seuls quelques élèves se portent volontaires pour servir de "gradailles" et assurer l'encadrement de la compagnie étrangère.

Le commandement, partagé entre l'obligation de tenir les engagements pris et la nécessité de défendre les traditions tout en faisant régner l'ordre à l'Ecole, temporise. Un compromis est trouvé : les "plumes" seront remises collectivement lors d'une cérémonie nocturne sur le stade, présidée par le commandant de l'Ecole. Les apparences sont ainsi sauves et seuls les élèves des premiers rangs assisteront à la totalité de la cérémonie...

Finalement, chacun oublie ces péripéties et se replonge dans les activités purement militaires qui constituent l'essentiel du dernier trimestre de scolarité. Des échos d'Afrique du Nord parviennent en Bretagne, puisque déjà la promotion Union Française (1952-1954) y est engagée et que les anciens de la Dien Bien Phu (1953-1955) - auxquels se sont joints les "petits cos" de l'Amilakvari issus des corps de troupe - ont vu leur stage d'application réduit de plus d'un trimestre afin de rejoindre immédiatement des corps en Europe ou en Afrique du Nord.

Le plus grand nombre sert en opérations comme chefs de section, voire commandants de compagnie, dans des unités dont ils disent dans leurs lettres beaucoup de bien ou beaucoup de mal.

"Les tirailleurs de la vieille Armée d'Afrique sont en pleine décadence. N'écoutez pas les voraces qui pourraient se laisser aller à conter leurs exploits lors de la Campagne d'Italie".

"L'unité ne marche pas mal et c'est avec tristesse que l'on peut voir la dislocation de nos unités marocaines. Malgré tout, on peut encore assurer que les tirailleurs sont des gens intéressants ; ils sont restés disciplinés et connaissent bien leur métier".

"Je suis maintenant à ... (Maroc) où nos petits "camarades" de l'Armée de Libération vivent à quelques centaines de mètres de nous. Ils ne sont pas gênants et il ne s'est encore produit aucun incident avec eux".


Huit "refoulés de l'aviation" ont suivi un stage de pilote d'hélicoptères après une pré-sélection à Saint-Yan ; on les retrouvera parmi les premiers équipages des Banane du GH 2.

... au bocage saint-maixentais

En septembre 1956, alors que chacun se prépare à prendre le chemin des écoles d'application, la nouvelle se répand par téléphone dans toute la France : la "promo" ne restera que quelques mois en école. Première conséquence de ce départ précipité : aucune place ne sera offerte à "l'amphi garnison" pour les parachutistes, la Légion ou les tirailleurs...

Le bulletin de promotion n° 1, sous le titre "Stage d'Application écourté", décrit bien les sentiments partagés des officiers-élèves :

"En 1955-56, nos camarades durent se contenter de six mois d'application. Cette année, la chance, nous riant à belles dents, a décidé que deux mois de stage, tant à Saint-Maixent que dans les autres écoles d'application, suffiraient largement à nous faire épuiser les plaisirs de la vie dans les susdites écoles.

Le 1er décembre, chacun voguera vers l'Afrique du Nord, un galon simple sur l'épaule, le cœur vite consolé des amours laissées en terre française, l'esprit "plein de rêves héroïques".

Moins appréciée est la décision de nous faire choisir nos garnisons en fonction du classement de sortie de Coëtquidan. La volonté de travailler ferme s'en est parfois trouvée amoindrie.

Quant à la nouvelle de notre retour en école d'application en octobre 1957, ou bien l'on n'y croit pas, ou bien on la regarde d'un œil très changeant selon que l'on appartient aux "armes dites savantes" ou à cette bonne infanterie où chaque sous-lieutenant croit inutile toute science autre que l'inspiration. Qui sera satisfait ? L'énigme reste entière".


Sur les 360 officiers de la promotion Amilakvari - les cinq latino-américains et vietnamiens poursuivant leur année d'application - une trentaine rejoint le Maroc, six la Tunisie ; la majorité est ainsi expédiée en Algérie. A leur sort est désormais associé celui des officiers de la Franchet d'Esperey issus des corps de troupe. Lorsque l'année suivante décision sera prise de donner aux élèves du 2° bataillon (corps de troupe) le même nom que ceux du 1er bataillon (direct) les sous-lieutenants de la Franchet partis en AFN en 1956 se verront coupés de leurs racines traditionnelles. Le bon sens et la fraternité d'armes les feront rattacher à l'Amilakvari...

Ainsi, la promotion Amilakvari regroupera les anciens du 2° bataillon (1954-55) partis en AFN avec la promotion Ceux de Dien Bien Phu, les anciens du 1er bataillon (1954-56) et les jeunes du 2° bataillon Franchet d'Esperey (1955-56).

Premier séjour en Afrique du Nord (1956-1958)


Le choix des corps s'est fait dans le plus grand désordre... Dans l'Infanterie, les premiers du classement ont choisi les unités opérationnelles. Certains ont voulu être seuls, d'autres ont suivi leur "petit co"... Toutes les motivations sont bonnes, même les plus imprévues. Cavaliers et artilleurs se retrouvent bien souvent dans une unité à pied, sans engin blindé ni tube, effectuant le travail de la "bonne biffe". Les plus surpris seront ceux du 22° RI - suspectés d'avoir choisi ce régiment à cause de son stationnement au bord de la mer dans la région de Cherchell - attendus à la coupée à Oran par des patrouilles de jeeps armées et tout fiers d'être reçus comme des personnalités... avant de découvrir qu'ils sont impatiemment attendus, un convoi venant de tomber dans une embuscade meurtrière.

Cette première période est marquée par de nombreux mariages et la découverte d'un métier que deux années d'école n'ont fait qu'ébaucher. Il y a loin des cours magistraux aux situations imprévues des compagnies isolées. Les deux problèmes majeurs sont, comme toujours pour de jeunes officiers, les rapports avec le milieu sous-officier et le premier accrochage. Au hasard d'une liaison ou d'un accompagnement de recrues ou de libérables, on croise des camarades qui donnent des nouvelles de leur coin, d'un tel qui a déjà accroché, d'un autre qui vient d'être cité.

C'est aussi l'époque des "super-maintenus", appelés du contingent ayant trente-six mois de service dont trente en Afrique du Nord, qui ont l'âge de leurs sous-lieutenants, entraînés, disciplinés et dévoués lorsqu'ils sont bien commandés.

A la 4° DIM, situation exceptionnelle : une quarantaine de Cyrards est affectée aux unités motorisées qui opèrent sur l'ensemble de l'Oranie. Très vite adjoints de compagnie, ils se retrouvent seuls sur le terrain au cours de l'été 1957 et d'aucuns se souviendront de dialogues savoureux échangés sur les ondes entre "petits cos" ravis de se retrouver...

Au cours de ce même été, à l'occasion d'un entretien avec deux officiers en permission à Paris, le général adjoint à la DPMAT réalise que les Cyrards ne sont généralement pas utilisés comme chefs de section et que ceux qui souhaitaient servir chez les parachutistes ou à la Légion commencent à désespérer. Et, comble pour certains, la promotion n'est toujours pas inscrite à l'annuaire.

Décision est prise de faire revenir en métropole l'ensemble des sous-lieutenants, afin de compléter leur formation en école d'application. Les premiers à quitter l'Algérie sont les fantassins et les cavaliers, dont le début des cours à Saint-Maixent et Saumur est prévu en août 1958.

Dans le bulletin n°8, le secrétaire de promo résume à sa manière les sentiments de ceux qui vont quitter le Maghreb :

"Vous tous de la promotion Amilakvari qui combattez en Algérie, souvenez-vous que 21 des nôtres sont tombés sur cette terre pour qu'elle reste française. De vos efforts quotidiens il dépendra que cet immense sacrifice ne soit pas vain. Merci".

Intermède en métropole (1958-1959)

Près de quatre cents Cyrards viennent ainsi se "perfectionner" en école, alors que la campagne pour le référendum bat son plein et que le temps, cet été-là, est magnifique.

L'esprit n'est pas trop aux études, d'autant que les instructeurs ont quelque peine à maîtriser cette horde de lieutenants, ayant pour la plupart exercé des commandements de compagnie et pris des habitudes d'indépendance, à qui l'on tente d'inculquer la théorie de ce qu'ils ont déjà appris sur le terrain. La confrontation est généralement rude, tout au moins dans les armes dites "de mêlée".

Le bataillon Franchet d'Esperey est rattaché à l'Amilakvari, non pas dans "le but caché de faire éclater la Promotion Franchet d'Esperey, mais uniquement de rallier et d'unir un grand nombre d'Officiers qui ont appris à se connaître pendant plusieurs années dans les écoles comme dans les dures réalités de la campagne d'Algérie".

A la fin du printemps 1959, toutes les écoles d'armes ont reçu leurs officiers-élèves. A l'issue du stage d'application, la promotion éclate : les uns rejoignent leurs anciens corps d'AFN, les autres préfèrent marquer une pause et demeurer en Europe, les Coloniaux partent outre-mer, les neuf "fanas Gendarmerie" se décident à franchir le pas, six cavaliers sont en stage à l'école de l'ALAT à Dax... Surtout, les frustrés de 1956 peuvent enfin choisir le béret amarante ou servir sous le signe de la grenade à sept branches.

Deuxième séjour en Algérie (1959-1962)

Un mois après leur retour en Afrique du Nord, les plus chanceux, destinés à l'encadrement des "commandos de chasse", reprennent le chemin de l'école. D'autres sont remis dans l'ambiance à l'occasion d'un stage de contre-guérilla, à Arzew notamment. Si on leur enseigne ce qu'ils ont déjà appris dans le djebel, ils peuvent surtout mesurer l'évolution qui s'est produite sur le terrain et dans les mentalités. Les transformations vont bien au-delà de l'adoption de la méthode de tir au jugé dite "du grand singe" ou du mémento du parfait propagandiste.

Sur le terrain, l'appréciation de la situation est déjà plus nuancée et varie suivant les régions et les missions.

Mars 1959 :

"J'ai le commandement d'une compagnie dispersée en plusieurs postes qui assume principalement des missions de garde. J'ai déjà fait trois déménagements, des inventaires en pagaille, j'ai pris du matériel en compte et j'en ai refilé... Depuis deux mois que je suis ici, je n'ai pas encore eu l'occasion de faire une seule opération".

"Le 5° se trouve à l'heure actuelle et pour deux mois au complet dans l'Ouarsenis. Ambiance formidable, opérations sans répit avec les paras, la 13° DBLE et le bataillon Girardon du 110° RIM".


Juin 1959 :

"Les dix biffins et les huit basanés de la Promo ont été brévetés observateurs... A noter suffisamment d'études pour que nous soyons le meilleur stage jamais vu à l'ESALAT. En AFN depuis fin avril, nous devons être en principe détachés dans les pelotons divisionnaires pour des périodes d'au moins neuf mois. En réalité, les chefs de corps sont assez récalcitrants".

Moi qui avais choisi le Constantinois pour voir "du fell", j'en vois encore moins que dans l'Oranais. En effet, je me trouve avec mon escadron un peu au nord de Négrine, "la porte du désert". Pays merveilleux lui aussi : vents de sable, chameaux, poussière, cailloux, un peu d'alfa de temps en temps et soleil. Région très touristique pour les grands chefs qui viennent en Alouette passer la journée".


Septembre 1959 :

"Boulot de quadrillage sans grand intérêt. Nous "pâtissons", en plus, de cette mauvaise légende des compagnies dites "dérivées", qui font autant de travail que les dites "opérationnelles", avec le travail de sous-quartier en plus..."

"Le régiment suit les vicissitudes du Plan Challe, et après l'Oranie, l'Algérois, le Hodna, est actuellement utilisé pour le grenouillage dans le cadre de "Jumelle annexe". Etant en perm à Bône, je ne sais pas si le discours de de Gaulle a changé quelque chose dans son utilisation. Si le travail n'est pas tous les jours passionnant, les légionnaires valent le coup et rien que cela vaut la chandelle".


Décembre 1959 :

"Pendant ce mois de décembre, nous avons eu pas mal de casse. La vie au commando est très rude : terrain très difficile, bandes bien organisées et nombreuses. Nous passons, par semaine, environ quatre nuits et cinq jours à crapahuter dehors, et ce, malgré un froid sibérique. Je commence à être très fatigué".

Mars 1962 :

"Le barrage a lâché et pour cause, nous commençons la "drôle de guerre". J'envie ceux qui sont loin... Le PMAH de réserve générale espère rentrer en France en septembre ou octobre".

Avril 1962 :

"Toujours lieutenant en premier dans un escadron qui cehrche à se regrouper, sans y réussir, j'attends avec philosophie la fin du séjour, seul dérivatif à toutes les bêtises que l'on nous fait faire actuellement".

Août 1962 :

J'ai rejoint le... en Grande-Kabylie et ai été affecté à la 2° compagnie. L'ancienne compagnie de notre regretté B... Son souvenir parmi les cadres reste très vivace. Sa photo où, en alpin, il se détache sur les massifs kabyles enneigés, a toujours été à la place d'honneur jusqu'au jour où, contre la volonté de tous, mais avec l'esprit de discipline qui nous caractérise, nous sommes devenus UFL puis UFO. Nous avons voulu lui éviter cette triste et pénible période".

Epilogue en forme de bilan

En 1962, les éditions Flammarion publient un ouvrage intitulé "Quatre ans de guerre en Algérie". Préfacé par le général OLIÉ, ancien commandant de l'ESMIA, ce livre est un recueil des lettres de François DÉNOYER, mort pour la France, adressées à ses parents durant son séjour en Algérie.

L'année suivante, la promotion figure massivement au tableau d'avancement pour le grade de capitaine. A l'opposé, certains ont décidé de quitter l'Armée, "pour une quelconque raison, politique, sentimentale, intéressée ou non... "

Les 20 et 21 juillet, grâce au dynamisme du groupe de camarades instructeurs à Coëtquidan, une réunion de promo est organisée à l'occasion du Triomphe de la promotion Bir Hakeim.

Dans les tribunes sur le Marschfeld, sept ans seulement après le Pékin de Bahut, les lieutenants de l'Amilakvari et de la Franchet 55-56, dont cinquante-sept camarades sont morts pour la France au cours de ces sept années d'opérations, font déjà figure d'anciens combattants.



Affectations en décembre 1956

Algérie
Tunisie
Maroc

INF
IMa
ABC
ABC Colo
ART
AMa
GEN
TRS
TRN

36
12
13
3
16
5
9
4
2

88
96
90
100
68
82
97
96
100

4
2
-
-
4
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2
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8
2
10
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28
18
3
2
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1° colonne : % pour la promotion Amilakvari 54-56, autres colonnes : % pour l'arme