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Souvenirs
Notre
vie militaire
- physionomie
et évolution de la promotion de 1954 à 1956
- une promotion
dans la tourmente : Algérie 1954-1962
- 1980
: les 25 ans de la promotion
Historique de la période 1954-1996
Quarante ans se sont écoulés depuis notre sortie de Saint-Cyr
en 1956. En 1996 les derniers d'entre nous, ceux qui ont atteint
les responsabilités militaires les plus hautes, s'apprêtent
à quitter le service. C'est donc une page que la Promotion
tourne et, comme pour toute chose qui s'achève, c'est le moment,
à défaut de dresser un impossible compte rendu d'ensemble,
d'esquisser un simple rappel de notre destin personnel et
de notre vie collective.
Les témoignages montrent, dans leur diversité, ce que furent
nos engagements du passé et nos espérances pour l'avenir.
Au travers des vicissitudes de la vie, ils traduisent la constance
de notre idéal et la marque indélébile de la formation reçue
pendant nos jeunes années. Certes, nos Anciens et nos Bazars
partagent avec nous ce fonds commun d'expériences solidaires
au travers de l'Ecole et du service sous les armes. Mais nous
avons peut-être le sentiment diffus que notre promotion a
été modelée, plus que d'autres, par les circonstances particulières
de notre passage quasi immédiat de Coëtquidan à l'Algérie.
Nous avons vécu une période historique charnière, celle qui
a vu, après la deuxième guerre mondiale, le double phénomène
de la décolonisation et de l'affrontement idéologique et militaire,
sous menace nucléaire, entre deux blocs politiquement antagonistes.
Notre vie professionnelle a été entièrement conditionnée par
ces deux immenses phénomènes politiques. Notre génération
assiste aujourd'hui, avec la fin de la guerre froide, à l'émergence
d'un monde nouveau, celui de la mondialisation qui dilate
très vite à toute la terre les répercussions de toutes actions
culturelles, économiques, politiques et donc militaires. On
sait les conclusions qu'en a tirées le Président de la République
sur le devenir de nos forces armées et les perspectives à
terme pour notre Armée de Terre après l'abandon de la conscription.
Depuis notre naissance, il y a un peu plus de soixante ans,
nous avons été les témoins et aussi, à notre niveau, les acteurs
d'une période de transition qui a vu se transformer profondément
le monde, la France et la société. Nous pouvons, à l'échelle
de notre vie, avec plus d'un demi-siècle de souvenirs, mesurer
avec quelle rapidité et quelle ampleur, inégalées dans aucune
époque, cette mutation s'est accomplie dans tous les domaines.
Nous avons tracé notre voie, au milieu de bouleversements
politiques, économiques et humains qui ont modifié les dimensions
matérielles de notre cadre de vie, mais aussi une partie de
ce que nous avions appris à tenir pour des fondements inébranlables
de notre existence collective et individuelle. Toute vie ne
peut être qu'un effort constant d'adaptation, d'épreuves,
de luttes et de dépassements. Mais elle ne trouve sa signification,
au-delà des impératifs de la survie, propre à toute espèce
vivante, que si elle est réglée par un projet qui la transcende
et lui donne un sens.
Servir la France sous les armes et par les armes, si nécessaire,
voilà ce que nous avons choisi et accepté à vingt ans.
Un double héritage
Nous sommes entrés à Saint-Cyr avec le double héritage de
deux guerres mondiales.
La première n'a épargné aucun de nos grands-parents et a fait
définitivement passer notre pays, après une indicible ordalie
qe quatre ans d'horreur et d'héroïsme, d'une société majoritairement
rurale à un monde à prédominance urbaine et industrielle dont
nous sommes issus. La seconde, nous l'avons vécue comme enfants.
Aucun d'entre nous ne peut oublier les déchirements et les
épreuves qu'elle a imposées à notre pays et à nos familles.
Souvenirs d'exode pour certains, de deuils, de séparations,
de disette, voire de faim, pour beaucoup, l'humiliation pour
tous, avant que ne se surimpressionnent dans nos mémoires
la joie et les clameurs de la Libération puis de la Victoire.
Nous avons aussi vécu dans un pays qui a eu à surmonter, outre
le désatre économique de quatre ans d'occupation allemande
et les ravages des bombardements, les séquelles de l'effondrement
politique, moral et militaire de 1940, qui est passé même
parfois à un doigt de la guerre civile et qui, ruiné, s'est
finalement redressé. Nos pères ont éprouvé les affres des
jours difficiles, des loyautés conflictuelles et des situations
où tout homme de bonne foi pouvait s'interroger non pas sur
la manière de faire son devoir, mais simplement sur où était
son devoir.
Vieilles histoires, querelles devenues sans objet, voire...
Nos lieutenants instructeurs de 1954 étaient pour la plupart
entrés dans l'armée après 1945, mais tous avaient eu l'expérience
de la campagne d'Indochine et de l'abandon final. Tous nos
capitaines et l'encadrement supérieur de l'Ecole, chacun avec
ses souvenirs, ses choix et ses expériences, avaient appartenu
à l'armée de la deuxième guerre mondiale dans ses différents
avatars, celle des cinq millions d'hommes mobilisés en 1939
et de l'effondrement de 1940, celle de l'Armistice, celle
d'Afrique du Nord puis de la campagne d'Italie, celle des
Forces Françaises Libres, celle des maquis et enfin celle
de la Victoire de 1944-1945, la 1ère Armée du général de LATTRE,
large amalgame de toutes les précédentes. Dans un contexte
tout différent, la crise algérienne sera, en 1961 et en 1962,
l'occasion de cas de conscience déchirants, de choix irréversibles
pour certains d'entre nous, de blessures cachées et de douleurs
secrètes et tues qui, si elles s'estompent peut-être avec
le temps, ne disparaîtront jamais.
Nous avons été aussi les officiers de cette période que les
livres d'histoire présentent désormais comme le temps de la
décolonisation. Le phénomène est d'ordre politique, mais sa
dimension militaire est évidente. On peut en résumer le déroulement
en trois étapes chronologiques, sous deux républiques successives.
De 1945 à 1954, c'est la perte de l'Indochine par la Quatrième
République, après neuf ans de guerre menée par un corps expéditionnaire.
De 1954 à 1962, la crise algérienne engage l'armée de conscription
et de nombreuses forces supplétives locales dans des opérations
de maintien de l'ordre contre un soulévement nationaliste.
La Quatrième République, à l'instabilité chronique, est incapable
de concilier un système permettant à un million de "colons"
et à huit et bientôt à neuf millions "d'indigènes" de vivre
démocratiquement ensemble. Elle y trouvera sa fin en 1958.
Appelé d'abord par un mouvement insurrectionnel algérois,
appuyé sur place par l'armée, pour conserver l'Algérie à la
France, le général de GAULLE accèdera au pouvoir. Une grande
majorité des Français et des partis se rangera derrière lui.
Fort de cette légitimité, il restaurera ce qui est à ses yeux
l'essentiel, la puissance politique, économique et militaire
de la France. Quant au sort de l'Algérie, déjà encadrée depuis
1956 par deux états indépendants, les anciens protectorats
du Maroc et de la Tunisie, la rupture sera progressivement
consommée, scandée par les actes de désespoir que furent les
journées des baricades, le putsch et la révolte de l'OAS.
En 1962, elle accédera à l'indépendance. Malgré des accords
qui prétendent sauvegarder la présence d'une population française,
en quelques semaines, un million de réfugiés, les "rapatriés",
sont jetés sur les quais de Marseille et les aéroports de
France. Dans un pays devenu étranger, des milliers d'anciens
harkis et leurs familles sont massacrés.
De 1958 à 1960, l'émancipation rapide de toute l'Afrique Noire
se fait par le biais de la transition d'une Communauté française
d'états autonomes qui dépérira très vite avec l'indépendance
définitive en 1960 de toutes ses composantes.
Directement ou indirectement, notre Promotion a été étroitement
associée à cette période. Faut-il rappeler que son effectif
a été "budgétisé", en 1953, dans la perspective de la poursuite
de la lutte en Indochine et pour y combler les pertes en officiers
? En entrant en Corniche, nous en étions conscients et nous
l'acceptions pour le service de la France. L'Algérie a été
une étape décisive dans notre vie, un passage accéléré de
la jeunesse aux responsabilités de l'officier français, choisies
et acceptées en tant qu'homme et en tant que citoyen. Une
expérience d'au moins deux ans pour tous et souvent de quatre
à cinq ans.
Une année charnière : 1962
Cette année clôt une période d'expansion qui avait duré quatre
siècles, au cours de laquelle la souveraineté française s'était
affirmée sur de nombreux territoires outre-mer.
Déjà au XVIII° siècle, la France avait perdu ses colonies
d'Amérique et des Indes au profit de la Grande-Bretagne. Puis
Napoléon avait créé, par vingt ans de guerres incessantes,
un éphémère Empire territorial européen. A son tour, au XIX°
siècle, la Troisième République, après la défaite devant la
Prusse, avait entrepris de constituer, à partir de l'Algérie
et de quelques points d'appui en Afrique Noire et en Asie,
un nouvel empire colonial. Sa plus grande expansion territoriale
fut atteinte vers 1930, après la réduction des dernières zones
incontrôlées de l'Atlas marocain. Le jeune lieutenant AMILAKVARI
y fit alors ses premières armes, dans les rangs de la Légion
étrangère et sous les ordres du capitaine KŒNIG, futur Maréchal
de France.
On reviendra un jour sur les dimensions politiques, économiques,
culturelles et militaires de cette période de notre histoire,
sur la création, le fonctionnement et la disparition de cette
vaste entreprise. Elle est aujourd'hui au mieux oubliée ou
méconnue et, le plus souvent, dédaignée ou condamnée en bloc
et sans appel par trop de beaux esprits "politiquement corrects",
plus soucieux de conformisme idéologique et de mémoire sélective
que de réflexion sereine.
Mais 1962 est aussi une date charnière pour notre Promotion.
Nous sortons de près de six ans de campagne. Dans le langage
officiel de l'époque, il n'avait jamais été question de guerre
mais d'opérations de maintien de l'ordre. Bien sûr, cette
ambiguité de la terminologie a une explication. L'Algérie
étant en droit assimilée à la France et en constituant des
départements, l'adversaire était, techniquement, un hors la
loi et, politiquement, un rebelle. Aussi les premières forces
militaires ont été engagées en complément et en renfort de
la Gendarmerie. Dans cette logique, il ne pouvait y avoir
de guerre, sauf à reconnaître qu'il s'agissait d'une guerre
civile. On sait bien que nul n'a échappé, de part et d'autre
de la Méditerranée, aux affrontements idéologiques nés à l'occasion
de ce conflit au sein même de notre peuple, relayant les mêmes
arguments utilisés déjà lors de la guerre d'Indochine. N'entendait-on
pas, il y a quelques mois encore, un ancien Secrétaire d'Etat
à la Défense, jugé pour faux témoignage, s'enorgueillir devant
le Tribunal d'avoir été, il y a trente-cinq ans, un des "porteurs
de valise" du FLN ? Guerre civile, guerre coloniale, guerre
révolutionnaire, guerre sainte, heurt des idéologies, des
nationalismes et des cultures, tout est possible et chacun
est bien libre d'en juger à sa guise, surtout au spectacle
de ce qu'est devenue trente ans plus tard l'Algérie.
Mais il fut aussi un temps où il n'y avait officiellement
en Algérie que des Français, de souche européenne ou de souche
nord-africaine. Bien sûr, a posteriori, ces mots n'ont plus
de sens. On peut y voir aujourd'hui mensonges délibérés ou
naïvetés romantiques qui faisaient fi des cultures et des
mentalités, témoignage d'une ultime et vaine tentative d'intégration
par les institutions. Il faut les mentionner toutefois pour
deux raisons.
La première parce que, au-delà de la sémantique, ils ont alors
vraiment traduit dans l'esprit de beaucoup une réalité psychologique
et l'expression d'une aspiration qui s'appelait l'Algérie
Française. Là se trouve la motivation des choix ultérieurs
que certains d'entre nous prendront.
La deuxième est plus actuelle. C'est une interrogation, à
partir de cet exemple, sur la réalité de la possibilité de
toute intégration quand une communauté s'est constituée à
un seuil numérique suffisant pour pouvoir vivre en ayant un
statut propre, de jure ou de facto, et en ayant même d'autres
allégeances politiques que le reste des citoyens. Cette logique
n'est-elle pas celle qui régit la tragédie bosniaque et la
dérive en France des "quartiers difficiles", euphémisme pour
désigner des zones à haute concentration d'immigrés, légaux
ou clandestins ?
En 1962, 57 de nos camarades étaient morts pour la France
en Algérie, témoins à jamais muets de l'acceptation de notre
devoir.
Une page se tourne. Plusieurs quittent le service. Ce sont
là les répercussions directes ou indirectes, sur eux et leurs
familles, du traumatisme de l'exode d'Algérie ou, simplement,
l'aspiration à autre chose, à de nouvelles responsabilités
dans un métier civil. Ils trouveront leur place tout au long
du renouveau économique et industriel que la France connaîtra
au cours des Trente Glorieuses.
La plupart toutefois restent dans l'armée, désenchantés, indécis
sur leur futur immédiat, certes, mais percevant bien l'ampleur
des mutations politiques qui viennent d'avoir lieu et conscients
qu'une armée serait toujours nécessaire dans une Europe coupée
en deux, sous la menace d'une invasion soviétique. L'antagonisme
entre l'Est et l'Ouest était alors à un paroxysme dont témoignait
la construction du Mur de Berlin et la crise des missiles
nucléaires que KHROUCHTCHEV voulait alors installer à Cuba.
De la guerre froide à l'effondrement
de l'Union Soviétique
Vingt-sept ans séparent 1962, point de départ d'un renouveau
français sous l'impulsion de la forte volonté politique du
général de GAULLE, de 1989 date emblématique de la chute du
Mur de Berlin. Dans les deux ou trois années suivantes, un
monde nouveau émergera, libéré de la guerre froide mais menacé
par de multiples instabilités locales, nées de ses grandes
fractures économiques, démographiques, politiques et culturelles.
Ces trois décennies correspondent à l'essentiel de notre vie
professionnelle, dans l'armée ou dans le civil. Nous nous
en tiendrons uniquement aux aspects militaires de cette période
en mettant en parallèle des faits qui concernent les évolutions
majeures et la part que nous avons pu y jouer les uns et les
autres, au fur et à mesure que nous avancions en âge et en
responsabilités.
Ce qui frappe d'abord, c'est l'intrusion dans toute chose
de la vitesse et de la masse d'information quasi instantanée.
C'est désormais le cadre normal de la prise de décision. Lieutenants
en Algérie, nous nous déplacions à pied et, pour tout dire,
vivions dans un monde tactique et technique proche de celui
de 1945. Au reste, nous en avions l'armement et les inusables
FM 24-29 étaient estampillés 1938. C'était encore le monde
apparemment immuable du piéton, du fantassin au sens littéral
du terme. Encore en 1965, nous avons utilisé les half-tracks
de 1943, mais aussi expérimenté traceur de route et radars
de surveillance. En 1977, dans un régiment d'infanterie aéromobile,
la manœuvre s'effectuait à trois kilomètres à la minute et
certains avaient des difficultés croissantes à s'adapter à
un tel rythme. A la fin des années 80, les officiers de l'Etat-Major
des Armées pouvaient s'entretenir directement par satellite
avec leurs homologues à l'autre bout du monde.
La technique et le matériel ont pris une dimension considérable
mais le problème de la défense de la Cité repose toujours
sur la valeur et la motivation des hommes. Dans les années
soixante notre armée a subi deux révolutions de nature différente
.
La première fut l'accès de la France à l'arme nucléaire. La
priorité absolue qui lui a été accordée a fait de l'Armée
de l'Air et de la Marine les acteurs premiers de sa mise en
œuvre.
La deuxième fut la décision du général de GAULLE de se retirer
du commandement intégré de l'OTAN.
L'Armée de Terre, réduite à quelques 340 000 hommes, avec
un service de conscription fixé à un an, eut trois missions
: fournir un corps de bataille, déployé en Allemagne et dans
l'Est, devenant de facto la réserve des forces alliées de
la région Centre de l'OTAN, engagées devant nous le long du
rideau de fer ; disposer d'unités de défense territoriale
; disposer de forces légères d'intervention pour un emploi
en Afrique où nous maintenions encore quelques troupes dans
le cadre d'accords bilatéraux.
Les tâches furent difficiles et simultanées. Problèmes psychologiques
d'une reconversion complète après l'issue tragique de l'Algérie,
carence des équipements scandaleusement pauvres et insuffisants
pour prétendre jouer un rôle sur un théâtre européen largement
dominé par des forces aéroterrestres soviétiques ou alliées
bien plus modernes que les nôtres, remise à niveau de casernements
abandonnés depuis plus de vingt ans, insertion dans les garnisons.
Il faudra bien une décennie pour que lentement la situation
d'ensemble s'améliore, même si, dès la fin des années 60,
un virage décisif a pu être pris en matière d'armes modernes,
d'aéromobilité, de transmissions et enfin d'accès à la première
composante nucléaire terrestre, le lanceur Pluton.
Pendant toute la guerre froide, le gros de l'Armée de Terre,
réorganisé presque rituellement tous les dix ans, toujours
dans le sens d'une réduction de ses effectifs, a vécu, a travaillé
et s'est perfectionné sans cesse. Travail patient, travail
obstiné, mille fois répétitif, un contingent après l'autre,
veille permanente aux frontières, face à un désert des Tartares
immuable et menaçant. Il faut rappeler les succès de la coopération
militaire franco-allemande, la bonne marche de nos manœuvres,
l'allant et le moral de nos soldats, sans taire les lassitudes
passées, les doutes fugitifs, voire les difficultés nées du
décalage entre les habitudes prises et l'évolution des mœurs
et de la société.
Tout cela a eu un coût matériel, mais d'abord un coût humain,
celui éternel de la grandeur et de la servitude militaire.
Vigilantia pretium libertatis...
C'est aussi l'époque des opérations rapides et légères en
Afrique, qu'autorise une gestion habile des quelques détachements
conservés sur place et la prompte arrivée de renforts aériens
et aérotransportés. On se rappelle l'affaire de Kolwezi et
les interventions à répétition de nos forces au Tchad.
Un nouveau tournant a été pris avec la première participation
en 1978 d'un bataillon français sous la bannière de l'ONU
dans la crise libanaise. C'était là l'amorce d'un processus
qui n'a pas cessé, avec toutes les ambiguités du concept de
maintien de la paix, au Liban, en ex-Yougoslavie, au Cambodge,
en Somalie. Faut-il rappeler la tragédie du Drakar, le geste
de MORILLON à Srbrenica ou, plus récemment, l'assaut du pont
de Vrbenia à Sarajevo.
La dislocation de l'Union Soviétique a sans doute autorisé
l'intervention contre l'Irak d'une coalition dirigée par les
Etats-Unis pour libérer le Koweit et juguler un dictateur.
On sait l"engagement français, et celui de la division Daguet,
dans cette guerre du Golfe devenue un kriegspiel technologique
hypermédiatisé dans les vastes espaces du désert arabe. Notons
seulement l'effet de révélateur qu'elle a eu pour populariser,
parfois sans grandes précautions, des idées telles que la
nécessité de pouvoir "projeter" des forces immédiatement disponibles,
donc professionnelles, l'obligation du renseignement d'origine
spatiale, le caractère déterminant des armes antimissiles
et même la théorie du "zéro mort", pour les forces amies s'entend,
ce qui, par parenthèses, traduit un singulier mépris implicite,
bien imprudent, des aptitudes de l'ennemi, quel qu'il soit.
Mais nous sommes maintenant dans le domaine de l'actualité.
Conclusion
Ainsi nous avons vécu toutes les transformations qui ont modelé
le monde que nous connaissons aujourd'hui, celui de la mondialisation
et de l'ère nucléaire. Mais toute conclusion doit déboucher
sur l'avenir, celui de notre armée et surtout celui de notre
pays. Notre identité va-t'elle se dissoudre dans un ensemble
reproduisant à l'infini les mêmes modes de vie, dans ce que
d'aucuns nous annoncent déjà comme le "village mondial" ?
Toute civilisation est à la fois une mémoire et une œuvre
bâtie ensemble, et c'est une alchimie qui prend des siècles.
La civilisation française devra simplement se transformer,
tout en restant elle-même, à la fois dans le cadre européen,
dont elle occupe le centre géographique, et dans le cadre
mondial où elle a toujours exercé une action et un rayonnement.
En termes de démographie, lorsque l'on ne compte plus que
pour un pour cent de la population du globe, c'est dérisoire,
sauf si on est le levain de la pâte. En termes d'économie,
la France garde une place éminente dans les échanges mondiaux,
remise en cause chaque jour par une compétition mondiale sans
frein.
En termes militaires la France gardera son indépendance nucléaire
dans les décennies à venir. Ses forces armées resteront les
héritières d'une longue tradition qui les lient indissolublement
à la défense et à la survie de la nation. Nous approchons,
il est vrai, d'une transformation importante que dictent certainement
des considérations de pragmatisme politique et économique.
Le lien profond de la nation et de son armée par la conscription
et le service militaire masculin universel, effectivement
pratiqué depuis un siècle, a disparu. Ceci ne signifiera jamais
que l'Armée puisse cesser d'incarner le peuple de France dont
elle est issue. La question fondamentale reste la place du
soldat et du citoyen dans la société. Aujourd'hui, cette réflexion
doit être faite à trois niveaux, celui de la France, celui
de l'Europe en gestation et celui de l'ensemble de la planète.
Jean-Pierre FAURE
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