| La
promo 55-56 à l'école :
à
ceux du 2° bataillon de France
(Texte
de William DESAZARS de MONTGAILHARD)
In
illo tempore, c'était un après-midi de septembre,
vous vous en souvenez fort bien, je crois, vous y étiez,
des camions roulaient à une allure toute militaire
sur cette route sacrée qui va de Rennes à "ici".
Des bérets
bleus, des calots rouges, galons de sergent, épaulettes
de Strasbourg, c'était une de ces fééries
de couleurs différentes qui sont bien propres à
l'uniformité de la tenue militaire.
Un fait
était certain, on parlait beaucoup de "bahutage"
et d'autres choses craintes et désagréables
qui laissaient un peu inquiets les 196 survivants que nous
étions, sortis sains et saufs d'un épouvantable
examen !...
Fallait-il
tant souffrir pour venir ramper à 800 km de là,
sous l'œil ironique d'un ancien, et si ce n'était
que ramper, on disait que... et plus encore...
En fait
d'anciens, rien ; mais un photographe (celui-là je
n'en parlerai plus, vous le verrez encore, c'est par pudeur
qu'il ne roule pas en Cadillac, tout le monde sait ça
!), une interview-éclair avec l'officier dont "dépendra
notre carrière", celui qui mettra "les notes",
qui sera la proie de nos "critiques" (des comme
cela, on nous en a donné un pour dix-huit en moyenne,
ce qui nous a un peu décontenancés, on s'attendait
à être plus contre un !).
Un paquetage
extêmement cocasse, volumineux et encombrant, dont une
bonne partie n'a jamais servi, mais dont une plus grande encore
était particulièrement remarquable par l'impossibilité
qu'elle avait de s'encastrer dans les armoires et par son
indigence en boutons et attaches susceptibles d'en faire "des
choses à porter". (A noter une longue méditation
devant les houseaux.)
Rappelons-nous
ce premier soir à Saint-Cyr et ne rions plus, ces dix
minutes de réflexion avant cette première nuit,
cette certitude de ne pas rêver, pour beaucoup un peu
de fierté, un peu d'émotion, beaucoup de joie.
x x x
C'est
après quatre ou cinq jours, alors que l'on croyait
que la légende nous avait "fait croire des choses",
que ces "choses" arrivèrent effectivement.
Le pas de gymnastique en fut le précurseur, les anciens
commencèrent "la ronde" ; réflexion
faite, ils ont été très gentils, nous
aurions presque été vexés de ne pas veiller
deux ou trois nuits et de ne pas nous faire appeler "infâmes,
ridicules", etc. C'était absolument nécessaire,
ne serait-ce que pour nous initier à la langue de l'ÉCOLE,
qui est assez surprenante pour un Novice.
C'est
vers ces moments-là que chacun dans le Bataillon commença
à savoir parfaitement à combien "IL ÉTAIT"...
Mais j'ai
parlé de "ronde" un peu plus haut, elle n'est
pas finie ! (Je ne vous apprends rien, j'espère ?)
Peu à
peu, au fur et à mesure que les talons claquaient plus
fort, que les saluts devenaient d'une raideur étonnante,
le temps passait, les habitudes se prenaient et des records
tombaient tous les jours : revue de gamelle prête en
quatre minutes, "Barbès" fait en deux minutes,
repas aussi parfois en moins de cinq minutes...
Nous en
étions si joyeux, semble-t'il, que nous offrîmes
un divertissement à nos "anciens" ! Que de
talents, que d'inspiration dans cette brillante élucubration
où des houseaux habillèrent un danseur russe,
alors qu'une femme facile à la robe étroite
(elle venait de "Bouvines", je parle de la robe)
croisait dans la rue d'élégants hommes d'affaires
en caleçon long.
Il y a
eu de la poésie exacerbée, du charme et beaucoup
d'entrain. Ce fut un grand pas de fait dans l'entente des
deux Bataillons préparant la venue de la grande date
: "le 2S".
x x x
Le soleil
d'Austerlitz brilla assez paradoxalement à 5 h de l'après-midi
le 3 décembre de l'an 151, après le déroulement
d'une bataille sanglante, achevée par une charge de
cavalerie, qui avait été demandée par
un Maréchal en furie sur une "Basane trépidante",
au moyen d'un SCR 536.
Au soir
de ce jour, genou en terre, revêtant pour la première
fois le grand U, recueillis dans nos chambres, devant nos
anciens, nous avons vécu cet instant inoubliable où,
récitant "la Gloire", nous fûmes sacrés
SAINT-CYRIENS.
Pour ce même anniversaire, une grosse délégation
du Bataillon retourna sur les lieux de nos souffrances premières
à Strasbourg, il faut vite en parler pour ne se souvenir
que des moments agréables...
x x x
La première
fois qu'il cassa devant nous un demi-stère de bois
("à bâtons rompus"), cela avait été
tout au début, pour nous souhaiter la bienvenue !...
Il nous avait rassurés pleinement quant aux nombreuses
libertés dont nous jouirions ! et nous lui devons une
extrême reconnaissance pour la régularité
avec laquelle, dans les premiers mois comme dans les derniers,
il a su multiplier par deux ou par quatre les quelques misérables
punitions qui lui étaient proposées, permettant
ainsi à certains de faire de petits et fréquents
séjours en ce divin palace qu'est l'"Ours",
mais refusant ostensiblement de croire ce que dit le manuel
de pédagogie : "la première punition doit
être donnée avec ménagement, car elle
peut froisser l'Elève et le marquer terriblement"...
Une extrême
reconnaissance aussi en pensant aux efforts qu'il fit pour
notre promotion et la place du 2° Bataillon dans l'Ecole,
rendant plus vif en chacun de nous l'espoir que ces essais
n'auront pas été vains pour les Promotions à
venir.
Noël
passa si vite que le deuxième trimestre débuta
comme par enchantement !... Il a été vraiment
très long, ce trimestre ; il était absolument
impossible, de quelque manière qu'on s'y prit, de lui
trouver moins de 80 jours !...
Mais ici
nous devons avoir une pensée admirative pour la remarquable
composition des emplois du temps qui, à chaque lundi,
nous laissaient prévoir une semaine pas trop pénible,
et qui nous laissaient chaque jeudi matin en proie à
"la folie du Barbès", perclus de maux divers
que certains soignèrent énergiquement lors de
consultations périodiques auprès d'un Capitaine
médecin très compréhensif.
Ne nions
pas aussi les bienfaisants effets des conférences d'armes
spéciales et d'histoire, et demandons pardon à
Einstein, Eisenhower et Emmanuel de Martonne de ne pas avoir
toujours suivi très attentivement leurs brillantes
théories. Appuyons notre défense par l'exposé
bouleversant des souffrances endurées au retour de
ces marches dans la lande à la recherche du kilomètre
final !...
Ce dernier
trimestre fut fertile en émotions ; rappelons-nous
en quelques unes :
Celles
que connurent certains Elèves en clamant dans un micro
qu'ils "choisissaient" l'Infanterie métropolitaine
ou le Train des équipages...
Celles
que connurent beaucoup, la première fois qu'ils se
sentirent emportés vers des horizons nouveaux avec
un cheval entre les jambes, un diable noir attentionné
à leur côté, criant des choses impossibles
!
Ah ! cette
rage nerveuse qui vous prend en entendant des questions insidieuses
comme : "Dites-moi, jeune homme, qui vous a autorisé
à descendre de cheval ?"
Oh ! cet
espoir profond de voir sa monture suivre la précédente
sans qu'il y ait la moindre chose à faire !...
"Tout
passe, l'espace efface le bruit" des pas cadencés
et des commandements interminables qui mènent tant
bien que mal les Compagnies pleines d'entrain, de buisson
d'épines à buissons d'épines, d'ajoncs
à flaques, de flaques à pompe. C'est la permission
réparatrice de PÂQUES, avec pour tous la même
surprise, déjà souvent répétée,
qu'est la largeur et la mollesse des lits civils.
Au retour
de ces quelques jours de permission, il nous a été
pénible de voir partir de nombreux officiers en AFN,
regrettant chaque fois de ne pas être des leurs, écoutant
tous attentivement le moindre bruit pouvant entretenir chez
nous l'espoir d'aller là-bas faire un peu le travail
pour lequel nous sommes en cette Ecole.
Espoir
déçu, certes, qui mit au cœur un peu d'amertume,
mais aussi le désir d'apprendre plus vite à
faire notre métier.
Le Général
OLIÉ, qui commandait l'Ecole jusqu'à l'arrivée
du Général de LA BOISSE, semble avoir fait naître
dans le Camp la fièvre de l'entraînement à
la marche à pied ; la section type AFN n'a pas seulement
à faire l'attaque du village en bois, de façon
sensationnelle dans une démonstration pleine de vérité,
elle a aussi à couvrir de nombreux kilomètres
dans une poussière qui s'épaissit de plus en
plus à mesure que l'été approche.
C'est
à propos de marche que j'en viens à rappeler
une après-midi au théâtre :
C'était
la troisième fois qu'il parlait avec nous de problèmes
et d'autres à bâtons rompus ! le Commandant Sobra
nous annonça une marche de 120 km en 48 heures pour
le retour du Camp de Penthièvre. "Joie - Pleurs
de joie" ? non ! ce fut le signal de départ d'une
période pleine de lamentations et de pensées
noires, de prévisions néfastes quant à
l'état des pieds ; des paris s'engagèrent sur
le pourcentage d'Elèves qui arriveraient ; et le fait
que nos Officiers marcheraient en tête n'était
même pas une consolation en regard de cett grande fatique
que chacun ressentait déjà par la pensée.
Le temps
éloigna un peu les noirs orages sans pour cela les
supprimer ; en attendant l'épreuve, le Rallye de l'Ascension
permit à la 6ème Compagnie de prendre la première
place de l'Ecole, alors que la 7ème prenait la dernière
avec un grand "han". Il fallait un dernier, c'était
"la faute à pas de chance" !!! Quant à
la 8ème Compagnie, elle avait un classement honnête,
irréprochable même ; que voulez-vous, elle a
toujours été irréprochable !...
Le temps
de dire qu'une nuit fut passée à l'improviste
dans la lande fleurie, pour la joie de tous, sous le signe
du "Cormoran", j'en arrive à un autre souvenir.
L'on retrouva
la bicyclette d'un lieutenant sur la monture de l'Officier
Kléber, cela vous avait un petit air cocasse, un petit
goût de défendu, d'injurieux et de pas méchant...
de plus, cela faisait presque du Salvador Dali...
x x x
Penthièvre
est passé... Vive Penthièvre !...
"De
mon temps, vous n'auriez pas pu tenir", dirons-nous aux
ridicules "Bazars" quand nous leur parlerons de
cette marche. Il est des souvenirs très chers, aussi
chèrement acquis d'ailleurs, qui font souvent plaisir
quand il est possible de les réveiller. Alors, si vous
voulez, ne nous souvenons que de la Mer, de ces nuits paisibles,
de cette journée passée ensemble à Belle-Île,
de ce "farniente" merveilleux où le fort
nous avait des allures de Carlton et les araignées
de mer le goût de langoustines !
Ajoutons
à ces souvenirs une note féminine, une toute
petite note, très fine : certains affirment avoir vu
des robes de plage très bien portées dans les
environs.
L'heure
était à la détente. Elle est à
la détente, je quitte le passé pour entrer dans
le présent, en écrivant les trois points de
suspension... J'entends un Vorace traiter une Compagnie de
"bovidés" - je regarde : ils ont l'air contrits
!...
Il n'est
pas de raison de dire "Rendez-vous à la page prochaine
pour les nouvelles de demain", que Geneviève Tabouis
me pardonne, les événements qui attendent le
2° Bataillon se dérouleront comme je viens de le
dire. Ce n'est pas là une supériorité
divinatoire, mais j'y vois deux raisons, la différence
qu'il y a entre les euphories gouvernementales et les intentions
du chef de Bataillon, entre la politique, capricieuse coquette,
et l'irréprochable tradition.
Ecrire
irréprochable, cela s'explique ; on nous a dit : "l'Ecole
est une vieille dame", il ne vient pas à la pensée
de lui faire aucun reproche ! que voulez-vous, à son
âge... elle n'est pas tout à fait responsable...
x x x
Le 14
Juillet verra encore les "Casoars" descendre les
"Champs-Elysées". Le Figaro pourra nous traiter
"d'enfants chéris de la foule", les midinettes
attraperont des ampoules dans les mains à force de
crier leur admiration (il y a là une assez curieuse
image). Pauvres de nous, il est certain qu'il fera chaud,
que les grands U seront hermétiques, les cols durs
plus affutés que jamais, les rues interminables.
A peine
sortis de nos pantalons rouges, gardant nos bottines, nous
partirons le soir même pour Caen ; avant de parler de
ce voyage, repensons aux bottines : nous les garderons huit
jours environ, cela représente un entraînement
remarquable acquis au cours de gardes d'honneur répétées
(à propos de garde, il ne faudra pas oublier le "Présentez,
armes !" refait plusieurs fois par la sentinelle au Musée
du Souvenir pour amuser les enfants d'un Colonel !!! Bourreaux
de sentinelles).
Donc,
c'est à Caen que nous retrouverons ce 2° Bataillon
rayonnant... à droite, à gauche, du Havre à
Rouen, de Colleville à Avranches, visitant les usines
d'armement, les facultés, les raffineries... Il y aura
en juillet des fins de mois le 16 ou le 17, il y aura des
Normandes qui se rappelleront, il y aura aussi dans l'air,
en plus de la brise marine, comme un air de vacances.
Et le
dernier dimanche de juillet, vous vous en souviendrez, je
vous le garantis. Triomphe de la Promotion du Lieutenant-Colonel
Amilakvari. Baptême de notre Promotion : Maréchal
Franchet d'Esperey.
Il y aura
la veille au soir de cette journée de liesse une nouvelle
minute - oh ! combien émouvante - où de nouveau,
genou en terre, nous jurerons tous intérieurement d'être
comme nos anciens, partout où sera le devoir.
La Gloire
sera certainement dans le ciel étoilé, désignant
les Braves, nous montrant tous.
Le lendemain
sera plus triste, courbatures fébriles, nausées
peut-être, que sais-je ?... "La jeunesse ne sait
pas se dominer..." "Quelle époque..."
"Il faut que jeunesse se passe..." "Cela n'arrive
qu'une fois dans la vie..."
J'oubliais
de mentionner qu'un classement aura lieu pour donner l'occasion
à tous nos Saints Patrons de dire leur ravissement
d'avoir eu à commander des troupes si disciplinées,
attentives et reconnaissantes.
On ne
peut prévoir de pleurs ni de grincements de dents à
l'issue des résultats, pensez donc, à la veille
du jour où "Il" se rapprochera de "0".
Alors viendra la grande cavalcade, non pas celle que vous
pensez, celle qui sera jalonnée de bretelles, de chaussettes,
de cravates et mouchoirs, la cavalcade des Compagnies vers
le Magasin d'habillement. L'on verra les Elèves répondre
en souriant qu'il leur manque des tas de choses, signer de
longues listes d'imputation.
- Pas
même une larme pour le départ du MAS 36...
x x x
Je viens
au fait, je vois les ciseaux couper le dernier centimètre,
je vois les valises gonflées des documents secrets
distribués à profusion, j'entrevois des épaulettes
brillantes dans des sacoches bourrées...
J'entends
des camions rouler sur cette route que 300 jours plus tôt
nous avions prise, heureux mais plus inquiets...
Et je
n'entends plus rien.
Vous venez
de lire la plus belle année de votre vie
EOA
W. DESAZARS de MONTGAILHARD
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